Le Figaro a commandé à l’Ifop un sondage pour connaître le quota des Français (ou, plus généralement, résidents ?) pensant du bien de l’idée de doubler la peine conventionnelle, pour les seuls Français descendant de parent(s ?) étranger(s ?) qui se seraient rendus auteurs d’agressions graves contre les forces de l’ordre, par une déchéance de la nationalité française, ainsi que sur quelques autres cas connexes.
Le Figaro aurait pu confier sa commande à Opinion Way qui lui aurait fourni des résultats sans nul doute encore plus « euphoriques » que ceux de l’Ifop. Personne n’y aurait trouvé à redire : le putatif et soi-disant descendant de Beaumarchais aurait sauvé et sa face et la mise à son cher Ryan. Et, vue de ce côté confortable du cadran en tout cas, la grande aiguille de l’horloge serait repartie pour un tour comme si de rien n’était,.
Mais le Figaro a sollicité l’Ifop.
Plus exactement, le problème vient de ce que l’Ifop, censé être un « Institut » digne de son nom, a accepté cette commande, oubliant le sage précepte qui veut qu’« il y [ait] des ordres qu’on ne se laisse pas donner ![1] », fussent-ils nécessairement alimentaires et convenablement rémunérés.
Respectueuse du minimum vital en matière de déontologie et d’éthique, une entreprise de sondage n’aurait jamais accepté cet ordre, tel que formulé, et voici pourquoi :
La question posée est un amalgame d’au moins deux[2] questions – vous me direz que cela n’en fait jamais qu’un de plus dans cette affaire ! Amalgame obtenu à partir de deux autres questions élémentaires, i.e. ne portant clairement que sur un unique argument, lui-même tout aussi clairement explicité[3]:
- Souhaiteriez-vous que la peine encourue par un citoyen français qui se serait rendu coupable d’atteinte à la vie d’un gendarme ou d’un policier soit, sous réserve d’aménagement constitutionnel[4], doublée d’une déchéance de la nationalité française ?
- Souhaiteriez-vous que le jugement réservé aux citoyens français d’ascendance étrangère soit plus sévère que celui encouru par un français de souche( ?) pour un crime ou un délit comparable?
Car c’est bien là le cœur de l’affaire.
Si l’on admet qu’il faut un Qi supérieur ou égal à la moyenne (soyons optimistes !) pour immédiatement[5] comprendre que le souhait de l’Elysée déjà, tel que formulé par le Figaro et relayé par l’Ifop ensuite, relevait de l’intersection dialectique des deux[6] précédentes, on voit que moins de la moitié des sondés ayant, dans ce sondage, répondu aux questions de ce type pourraient avoir réalisé le bon sens de ce qu’on leur a fait dire.
Donc le résultat, tel qu’obtenu ici, n’a aucun sens.
Ajoutons que, s’agissant d’une question aussi sensible, dont la seule formulation pourrait justifier la mise en examen d’un résident lambda au vu de la loi de juillet 72 réprimant l’incitation à la haine raciale, avec circonstances aggravantes du fait du chahut médiatique qui accompagne cette proposition et de l’éminence de l’institution qui l’a produite, un sondage fiable aurait imposé que ces deux questions, pour lesquelles on peut voir que la réponse à la seconde est, quant à son orientation, conditionnée par l’existence même de la première [7], fussent posées simultanément et même, autant que possible, « à l’aveugle » l’une par rapport à l’autre[8] !
Que ces considérations aient pu être sciemment enfouies au fin fond de la bonne conscience du quotidien de référence d’une droite par ailleurs réputée être la plus bête du monde peut s’imaginer aisément. Que cela ait pu échapper à des spécialistes de la théorie des questionnaires, à une déontologie et à une éthique accordées ne fut-ce qu’au minimum syndical en l’occurrence exigible, la réponse est non.
En exécutant cette besogne en l’état, l’Ifop s’est donc fait l’allié non seulement objectif mais militant de l’intention sous-tendant cette manigance.
Mais ce n’est pas tout : dans les traitements que j’ai entendu concernant ce sondage, notamment sur France Inter avant (ou dans) son journal de 13h de ce jour (05/08), cette grosse pilule était passée comme dissoute dans son eau ! Cela pose un problème quant à la qualification, sinon l’intention, des journalistes ayant mené le débat.
J’ai, par la suite, entendu (France Info) les réserves émises par Stéphane Rozès (Cap, ex Csa). Mais elles se limitaient à pointer d’un doigt bien civil la confusion qui polluerait une compréhension des résultats tels quels, vu l’ambiance médiatique et politique concomitante. Bonjour l’ambiance !
Peut-être faudra-t-il étendre les compétences du Csa et du Bvp à la vérification de la forme et de l’éthique qui devraient encadrer ces média « puissance deux » que sont les sondages ? Et revoir les normes de qualification des journalistes en matière de spécialisation, pour quelques domaines déterminants de la vie des sociétés déjà ?
R. SADI, AlgeriaFaraDaSe, Paris, ce 05 août 2010.
Ps, Attn “Le Canard” : Dégustant mon journal à son hebdomadaire rythme, ce n’est que ce jour, (07/08) que j’ai lu votre “pistolet à bouchon” (en p.3, et antérieur au sondage en question) qui aurait dû dissuader des esprits sensés d’entreprendre un tel sondage. L’essentiel de .ce topo y était dit, au moins en filigrane.
[1] B. Vian, dans « Le goûter des généraux ». Edit° du Collège de Pataphysique, 1962, Paris.
[2] Le préalable de constitutionnalité pouvant faire l’objet d’une question initiale.
[3] Telles que devraient être toutes les questions de sondages grand public en tout cas, sauf à faire dans l’intox militante, comme ici justement !.
[4] En fait même plus, la France ayant ratifié la convention internationale interdisant la déchéance de nationalité à tout prévenu n’ayant pas d’autre nationalité de recours.
[5] Le temps de réponse par « oui » ou « non » devrait être de l’ordre de deux à cinq secondes, pour les sondés qui réfléchissent avant de répondre. Les enquêteurs qui vous demandent « juste quelques secondes » pour un questionnaire double-feuille le savent bien.
[6] Trois si les divers préalables juridictionnels étaient, ce que pourrait indiquer une honnête façon de faire, posés à part.
[7] A fortiori si une réponse était déjà apportée à la première.
[8] Evidemment, ça pose le problème de l’échantillon qui, à première vue, devrait s’en trouver doublé. Mais des solutions existent, comme la pondération, déjà.
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